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JOURNAL PARLÉ de la Maison de l’Europe de Paris "L’EUROPE DANS LE MONDE ÉCLATÉ DE L’AUTOMNE 2014"

Par Jean-Pierre GOUZY Vice-président de la Maison de l’Europe de Paris Ancien président de l’association des Journalistes européens , Jeudi 20 novembre 2014

La Maison de l'Europe | JOURNAL PARLÉ de la Maison de l’Europe de Paris \

Un flot d’évènements déferle sur l’Europe et dans le monde, cet automne. Pour aller à l’essentiel, nous avons pris le parti d’en appréhender le cours en privilégiant quelques grandes thématiques : l’économie ; l’Europe ; les tensions russo-ukrainiennes ; l’avalanche islamiste et les désordres en Orient, en Afrique voire à la marge, en Asie du sud-est.

Pour autant, nous ne pouvons pas ne pas évoquer les résultats des élections à « mi-mandat » qui se sont déroulées le 4 novembre aux Etats-Unis. Ces élections ont valeur d’avertissement dans la perspective des « présidentielles » américaines de 2016 et ne seront pas sans conséquences sur la politique étrangère de Washington

Le sentiment prévaut en Europe que les Etats-Unis rechigneront de plus en plus à continuer à assumer seuls la charge de l’ordre mondial. D’où la nécessité pour les européens de prendre enfin globalement en mains de nouvelles responsabilités

L’opération Philae menée à bien le 13 novembre, par l’Agence spatiale européenne rappelle d’ailleurs que les Européens quand ils mutualisent leurs capacités sont toujours capables d’étonner le monde.

C’est aussi la ténacité dont ils ont su faire preuve, avec l’appui de la puissance américaine qui leur a donné raison face à la menace soviétique. Il faut le mentionner au moment où précisément nous venons de célébrer le vingt cinquième anniversaire de la chute du mur de Berlin qui a préfiguré la réunification de l’Allemagne et la libération des pays asservis d’Europe centrale et orientale.

LA ZONE EURO LANTERNE ROUGE

L’évolution conjoncturelle de l’économie mondiale depuis la dégringolade financière ouverte par la crise des subprimes en juillet 2007 et la faillite emblématique de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, voici plus de six années écoulées, a de quoi déconcerter. On s’attendait en effet, au début de 2014 (« on » désignant les grandes institutions régulatrices ou statistiques comme le FMI, la Banque mondiale, l’OCDE) à une reprise progressive mais sensible de l’activité économique et de l’emploi. Sur la base des analyses, projections et résultats disponibles au début de l’automne, les tendances encore optimisantes au printemps, ne sont manifestement plus de saison

o Si, hors zone euro et économies émergentes, de grands pays industriels de l’hémisphère nord peuvent se targuer de connaître une reprise réelle, comme c’est le cas aux Etats-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, avec des estimations de croissance qui oscillent entre 2 et 3 points de leur PIB et de bonnes perspectives pour 2015, aux Etats-Unis, la zone euro demeure languissante, avec des prévisions en baisse pour 2014 (O,7 points de croissance en octobre, contre 1,8 encore en juillet) après des années d’atonie persistante.

De même les prévisions de progression du PIB mondial ont chuté de 3,7 points en avril à 3,3 au début de l’automne, tandis que la Chine n’envisageait plus, selon les dernières projections disponibles, qu’une croissance 2014 de 7,4 points, en légère décrue également, toute proportion gardée. Le PIB russe serait, de son côté, à peine positif (+0,3%), conséquence des évènements d’Ukraine, mais fait apparemment plus surprenant, la croissance latino-américaine a également reculé avec en point de mire, le Brésil (0,13 % contre initialement une prévision six fois supérieure au Printemps). Dans l’ensemble des pays émergents, la progression du PIB sera donc inférieure d’au moins un quart à celle des années 2012 et 2013, avec pour une bonne part d’entre eux, des gains de croissance absorbés par l’inflation.

Dans l’Union européenne, seuls deux pays d’importance centrale – le Royaume-Uni et la Pologne - affichent des taux de croissance légèrement supérieurs à 3 %, avec une France à la traîne (évaluation en Octobre de +0,3 % de sa croissance en 2014, identique à celle de 2013 et nulle en 2012) ; une Espagne qui espère 1,3 points de PIB supplémentaires pour l’année en cours, mais après une longue période de marasme dont elle n’est sortie qu’en 2013 ; une Italie en récession en 2014 ; une Allemagne, enfin, où un « trou d’air » a été observé en octobre et qui fera donc cette année figure de locomotive poussive pour l’Europe, avec une prévision de 1,2 point de PIB supplémentaire. Raison principalement évoquée de ce freinage : le recul des commandes de l’industrie consécutif à un ralentissement des exportations lié lui-même aux déprimes environnantes. Dans les milieux conservateurs, on ne manque pas, au surplus, de faire valoir, Outre-Rhin, le fait que l’instauration d’un salaire minimum pour 3,7 millions de salariés a eu également un prix. Même si l’Allemagne reste donc en tête de la classe européenne en adoptant son projet de budget 2015 en équilibre (le premier, a-t-on souligné depuis quarante-cinq ans), elle sort d’une phase de croissance ralentie confrontée à ses propres difficultés. Avec une dette publique qui représente encore 76 % du PIB, elle devra donc réfléchir à la teneur des investissements auxquels il lui faudra consentir pour rénover, entre autres objectifs, ses infrastructures défaillantes en participant à une relance européenne d’ensemble de nature à éviter à la zone euro le sort peu enviable d’une lente asphyxie.

o On ne dira jamais assez également que le chômage de masse qui affecte nos sociétés industrielles est la conséquence directe la plus redoutable avec l’endettement d’une croissance sans ressort. A 11,5%, ce taux stagne depuis plusieurs mois dans la zone euro (10,4 % en France, 12,5 en Italie, etc..) Il est moindre dans l’U.E. globalement : 10,1 %.

L’Union européenne reste fondamentalement confrontée à un problème existentiel : le chômage massif qui sévit notamment en Grèce, en Espagne, en Italie, mais aussi dans une moindre mesure, au Portugal et en Irlande, en Hongrie, en Croatie, et même en France. Seules, l’Allemagne et l’Autriche peuvent afficher des taux de l’ordre de 5 % de leur population active. Au total, la zone euro comptait fin juillet près de 18.500.000 chômeurs. En France, le nombre de demandeurs d’emploi est passé de 2.945.000 en juin 2012 à 3.432.000 en septembre 2014. Bref, si globalement le pourcentage des chômeurs a légèrement régressé dans la zone euro considérée dans son ensemble, d’une année sur l’autre (-0,4 %), il n’a pas encore cessé d’augmenter en France et en Italie, notamment

o L’Union européenne doit s’efforcer également de tirer les leçons de ses fragilités dans les domaines clés notamment bancaires et budgétaires. Si certaines très grandes banques des Etats-Unis ont, en effet, été frappées par de lourdes sanctions financières pour « avoir abusé de leurs responsabilités » (Citibank, J.P. Morgan, Bank of America etc.). et dû régler 37 milliards de dollars de pénalités à l’Etat américain, le système bancaire européen a consécutivement été ébranlé. Ce fut le cas de plusieurs banques irlandaises, de la Royal Bank of Scotland, de la banque Dexia (franco-belge), de Bankia (espagnole) et plus récemment encore de la Banque Esperito Santo, considérée comme la plus grande banque du Portugal, qui a affiché une perte historique de plusieurs milliards d’euros.

o D’autre part, la question des déficits publics a continué à empoisonner l’atmosphère. Plusieurs gouvernements ont donc reçu des lettres de Bruxelles en date du 22 octobre, demandant les raisons pour lesquelles ils ne respectaient toujours pas les objectifs budgétaires fixés par le Conseil, en ce qui concerne le déficit public général proprement dit (celui-ci ne devant pas dépasser 3 % du PIB) et l’ajustement de l’équilibre structurel en 2015 (soit 0,5 point). Pour leur part, les ministres français et italien des finances ont répondu, dans la crainte d’un avis négatif en proposant, l’un une réduction de 3,6 milliards et l’autre de 4,5 milliards d’euros de leurs déficits budgétaires, chaque pays détaillant les mesures qu’il comptait prendre en fonction de sa propre problématique. Pour m’en tenir au cas français, les 3,6 milliards d’euros devraient – Ô miracle de Bercy - être obtenus sans économies supplémentaires grâce à un cocktail de dispositions relatives aux taux d’intérêts, à l’optimisation de la lutte contre la fraude fiscale, à des renforts de taxations diverses. Bref, M. Sapin, en charge des finances à Paris a pu se flatter d’avoir dégagé, du moins théoriquement, le quantum budgétaire de 0,5 % d’ajustement structurel, même si l’autre question qui fait débat reste encore ouverte. Entre les 3% de déficit public à ne pas dépasser selon les critères de Maastricht et les 4,1 % en perspective fin octobre, une marge très large d’appréciation demeure effectivement. Il sera difficile de continuer à louvoyer même si Paris est passé maître dans l’art de laisser filer les déficits et d’esquiver les conséquences des engagements pourtant déjà pris. Depuis l’année 2000, les déficits budgétaires français n’ont d’ailleurs été que quatre fois inférieurs à la barre des 3 %.

o Parallèlement, l’Union a adopté une méthodologie comptable révisée en ajustant la définition de son RNB (Revenu national brut) et ceux de ses états membres le 17 octobre pour mieux tenir compte des données actualisées de l’évolution économique. L’effet rectificatif de cette mise à jour sur la contribution de chaque Etat s’est, en l’occurrence, traduit par des montants en hausse ou en baisse, à régler au « Trésor public » européen. A la hausse, ce fut le cas, au titre du budget 2014 pour le Royaume-Uni (2,1 milliards d’Euros), les Pays-Bas (642,7 millions), puis l’Italie, Chypre et la Grèce. A la baisse, pour le même budget, ceux de la France (1 milliard d’euros), de l’Allemagne (780 millions), du Danemark et de la Pologne. Si l’exercice a permis de limiter, fin 2013 à 3 % du PIB le niveau du déficit communautaire global et de ramener celui de la dette de 92,6 % à 90,9 %, il a provoqué du même coup l’ire de David Cameron à l’occasion du Conseil européen du 24 octobre.

o Rouge comme le coquelicot qu’il portait ce jour là à la boutonnière, le Premier Ministre de Sa Majesté a fait savoir tout de go à ses partenaires qu’il refusait de signer un chèque d’un pareil montant dans les délais requis par le Commission, paraissant oublier par la même occasion que le nouveau calcul du RNB à l’origine de son coup de gueule était fondé sur des chiffres britanniques. L’incident ne mériterait pas qu’on s’y attarde s’il n’ouvrait spectaculairement, d’une certaine façon, le débat électoral qui se terminera le 25 mai 2015 Outre-manche avec en toile de fond le référendum de 2017 sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne, promis par M. Cameron à ses compatriotes et à la terre entière, au cas où, surfant sur la vague europhobe qui affecte la Grande-Bretagne, les conservateurs emporteraient la compétition.

LA COMMISSION JUNCKER

Le personnage de Jean-Claude Juncker se trouve aujourd’hui, de plain-pied au cœur de l’Europe en gestation. Depuis notre précédente intervention, il a tout d’abord composé la nouvelle commission européenne qu’il préside, après en avoir reçu le mandat, du Parlement européen, par 422 voix sur 729, à bulletins secrets. Le mois d’août a été mis à profit par le luxembourgeois pour composer le nouvel exécutif. Tâche qui requiert du doigté et un sens politique avisé, s’agissant d’un collège de vingt huit commissaires des deux sexes, provenant de chacun des Etats-membres de l’Union, selon les règles prescrites par les Traités et appartenant en la circonstance aux trois principales familles politiques : le Parti populaire européen (dont Jean-Claude Juncker est l’émanation), la Social-démocratie, les Libéraux dont le belge Guy Verhofstadt préside toujours le groupe au Parlement européen.

Le 10 septembre, J-C.J. était en mesure d’annoncer la répartition des portefeuilles, chaque commissaire devant se soumettre à une procédure d’évaluation, close le 20 octobre.

Le Parlement européen a approuvé définitivement le nouveau Collège après quelques modifications de la liste initialement proposée, par 423 voix sur 699 (209 votes contre et 67 abstentions). Malgré tout dans les délais prescrits, le 1er novembre, la Commission Juncker pouvait voir officiellement le jour.

La principale difficulté de cette procédure est de surmonter à chaque étape de son déroulement des obstacles de nature différente pour aboutir à une cohérence d’ensemble, chaque gouvernement ayant fait connaître ses candidats selon ses impératifs propres. C’est ainsi que Pierre Moscovici a pratiquement été imposé à Bruxelles par François Hollande pour le portefeuille des affaires économiques et financières, contre l’avis de divers partenaires gouvernementaux et singulièrement d’Angela Merkel. Autre cas de figure, celui de Frederica Magherini, ancienne militante des jeunesses communistes italiennes et brillante étoile montante du Parti Démocrate imposée par le pétulant Matteo Renzi, actuel Président éphémère du Conseil européen, comme Haute représentante de la politique extérieure et de sécurité commune, et par voie de conséquence, vice-présidente de la Commission européenne. Même si on ne partage pas les préventions dont certains gouvernements ont fait montre à son égard, comme l’a bien observé notre ami Jean-Guy Giraud, elle a surtout jusqu’ici donné le sentiment de vouloir rassurer les Etats sur ses intentions en multipliant les déclarations du type « Il ne me revient pas de commenter cette question » - « Il ne m’appartient pas de décider. Il s’agit d’une compétence des Etats » - « Cela relève bien sûr de la politique intérieure » etc…

Dans le système actuel, compte tenu du rapport des forces en présence, J-C.J. a évité toute confrontation avec les Etats membres et réduit les inconvénients d’un collège large et composite en suscitant des fonctions vice-présidentielles destinées à « coiffer » les commissaires contestables. C’est ainsi que dans un « presidium » composé de sept vice-présidents, il a confié à deux anciens premiers ministres : - le finlandais Katainen et le letton Dombrovskis les charges de l’emploi, de l’investissement, de la croissance et de l’euro. Bref, les vice-présidents de la Commission Juncker ont des compétences transversales et sont, en principe, amenés à assurer des fonctions de coordinateurs au-delà de leurs attributions spécifiques. J-C.J. lui-même a donné l’exemple en appelant le Ministre des affaires étrangères des Pays-Bas – M. Timmermans – à devenir le premier vice-président de la Commission où il siège aujourd’hui en tant que social-démocrate.

Par définition, la Commission – selon les Traités – représente l’intérêt communautaire. On peut imaginer à cet égard les questions qui se sont posées quand il a fallu attribuer le portefeuille de la stabilité financière, des services financiers et l’union des marchés de capitaux (Merci du peu !) à l’ancien ministre britannique Jonathan Hill, candidat de Cameron, ou quand, pour éviter une fronde au Parlement européen, le candidat du PPE hongrois, Tibor Navracsis était chargé, en même temps, de l’Education, la Culture et la citoyenneté. Au terme de tractations plus que laborieuses, M. Navracsis a dû, en effet, abandonner « la citoyenneté » au profit du grec Avramopoulos, déjà responsable des migrations et des affaires intérieures. Il n’en reste pas moins que la nouvelle Commission compte tenu des résultats des élections européennes du 25 mai dernier, est politiquement équilibrée avec 14 PPE : 8 Sociaux-démocrates, 5 libéraux, un conservateur britannique, même si elle ne l’est pas selon les exigences de la parité des genres, avec 9 femmes commissaires, là où on aurait dû en décompter 14. A la décharge de M. Juncker, il faut rappeler que ce sont les gouvernements nationaux qui désignent chacun leur unique candidat au début de la procédure et non le président désigné.

Les dossiers auxquels la nouvelle Commission est confrontée sont d’une grande amplitude. Certains d’entre eux ont évidemment un caractère prioritaire. Tel est le cas pour le budget 2015 et la contribution britannique ; le projet de « New Deal » européen dont J-C.J. a fait dès le début de son périple un objectif clé ; le « paquet » du climat et de l’énergie ; le passage à l’acte pour la mise en œuvre de la taxe sur les transaction financières ; l’immigration, entre autres, sans oublier pour autant les négociations avec les Etats-Unis en vue d’un accord de libre-échange ; ou, au surplus, les questions posées par le retour de la Grèce sur les marchés et l’adaptation d’une définition nouvelle de la majorité qualifiée, à partir du 1er novembre, en vertu du Traité de Lisbonne.

Pour en revenir à l’essentiel, on ne peut que souscrire à l’avertissement lancé par Jean-Claude Juncker au début de novembre, quand il a qualifié la Commission qu’il préside de « Commission de la dernière chance ». C’est dire si le personnage est conscient de l’ampleur des dangers qui pèsent sur l’entreprise européenne au stade actuel de son parcours.

LE CHOC BUDGÉTAIRE

L’âpreté des débats budgétaires qui se sont déroulés à Bruxelles en octobre et novembre témoigne notamment des difficultés nouvelles suscitées par les règles qu’impose le Traité sur la coordination et la gouvernance (TSCG) adopté en janvier 2013, à la suite de la crise financière consécutive aux « subprimes ».

o Par ailleurs, dans un cycle annuel de coordination des politiques économiques, les pays de la zone euro ont donné leur accord pour adresser leurs projets de budget avant le 15 octobre de chaque exercice civil, afin de permettre à la Commission, chargée de faire respecter les traités et les règles qui en découlent, et de formuler éventuellement un avis négatif susceptible d’entraîner des sanctions. Le processus peut, à l’usage, paraître « procédurier ». Il n’empêche, tous les états de la zone euro se sont engagés à le respecter.

Cinq pays ont été mis en cause lors de l’examen des projets budgétaires pour 2015 : l’Autriche, la France, l’Italie, Malte et la Slovénie. Au stade actuel de la procédure, pour ne parler que de la France et de l’Italie, la Commission a estimé que Paris et Rome n’enfreignaient pas leurs engagements de « manière flagrante », consentant en l’occurrence à des « ajustements ». Dans le cas français, les nouveaux chiffrages auxquels Bercy a procédé d’urgence, ont été qualifiés d’« aléatoires » à Bruxelles et Berlin, mais considérés comme recevables. Cependant, la sentence définitive que la Commission formulera fin novembre aura nécessairement des conséquences, tant il est vrai qu’en l’absence de croissance, le rééquilibrage obtenu à la va-vite, sans économies supplémentaires, relève de la prestidigitation comptable. L’Italie de son côté, s’est exécutée, non sans « refuser les injonctions de Bruxelles » provoquant un certain agacement du nouveau président luxembourgeois du temple communautaire.

o Le ton est effectivement monté de plusieurs crans avec le coup de gueule de David Cameron rejetant la hausse de 2,1 milliards d’euros de contribution supplémentaire au budget européen imposée au Royaume-Uni, en vertu d’une nouvelle méthode de calcul pourtant longuement négociée avec Londres au niveau des experts. Plutôt que de prendre le risque d’affronter les conséquences d’un casus belliavec les britanniques, leurs partenaires ont préféré négocier un arrangement aux termes duquel le gouvernement de sa Majesté bénéficierait d’un délai supplémentaire appréciable pour régler la rallonge exigée. Londres, en effet, ne devrait pas s’acquitter de son dû le 1er décembre 2014, comme précédemment Bruxelles en formulait l’exigence, mais pourrait accepter un échelonnement de la rallonge réclamée jusqu’au 1er septembre 2015, sans avoir à régler des intérêts. David Cameron compte bien tirer un bénéfice politique de ce qu’il ne manquera pas de présenter comme une victoire des tories, dans la perspective des élections britanniques du 25 mai 2015.

· La grande faiblesse originelle de la procédure budgétaire résulte cependant, avant tout, de la faiblesse globale des recettes budgétaires pratiquement limitées à 1 % du PIB dans une Europe qui, pour se construire, a besoin de ressources croissantes. C’est l’évidence qui a conduit Jean-Claude Juncker à se faire le champion d’un plan de relance en le concevant hors budget européen. C’est également ce que les débats europarlementaires en cours font et feront apparaître.

J-C.J. en effet, a annoncé, avant même d’assumer sa nouvelle charge, qu’il prendrait l’initiative susceptible de consacrer 300 milliards d’euros à de grand projets destinés à relancer l’investissement dans une Europe languissante. Mais, le montage de ce plan reste encore à concevoir. Les seules indications dont on dispose à cet égard pour le moment, sont celles qu’il a cru pouvoir énoncer, à ce jour, en tant que président de la Commission : les ressources nécessaires à sa réalisation proviendraient de sources publiques et privées. Il serait fait, notamment, appel à l’appui de la Banque européenne d’investissements. La perspective d’un endettement supplémentaire est a priori exclue. Parmi les grands chantiers sont prévus ceux de l’énergie, des transports et des réseaux numériques. Le Conseil européen des 18 et 19 décembre 2014 serait saisi et devrait se prononcer sur la base d’un premier document de travail.

Des effets de levier sur les financements privés sont estimés indispensables pour obtenir les efforts d’entraînement attendus… Les débuts de la nouvelle équipe aux commandes à Bruxelles s’annoncent donc complexes. C’est précisément le moment que le consortium des journalistes d’investigation et une quarantaine de médias internationaux – en tête desquels, « Le Monde » en France, « The Guardian » au Royaume-Uni, le « Süddeutsche Zeitung » en Allemagne – ont choisi, pour révéler le rôle pervers des pratiques de « tax ruling » utilisées par un petit nombre de pays européens, dont trois Etats membres de l’U.E. : l’Irlande, les Pays-Bas et surtout le Luxembourg, au cœur du système et de ce fait, particulièrement bien placé aujourd’hui sous les feux de la rampe.

« TAX RULING »

548 accords fiscaux passés au Luxembourg, entre 2002 et 2010, intéressant 340 multinationales parmi lesquelles APPLE, AMAZON, IKEA, PEPSI …sont en cause. A noter que les pratiques dites d’optimisation fiscales favorisées par les « rescrits fiscaux » en question, n’étaient pas illégales et ne sont toujours pas illégales, même si elles faisaient l’objet d’enquêtes de l’OCDE sur le plan international et dans des cas précis, de la Direction de la Concurrence de la Commission européenne.

« Ce n’est pas une grande surprise de voir que ces pratiques ont existé et existent encore dans un certain nombre de pays, dont le Luxembourg » a déclaré, au début novembre, Pascal Saint-Aimans, directeur du centre compétent de l’OCDE, « elles sont d’ailleurs dans le champ d’action contre l’optimisation fiscale agressive des grandes entreprises. Ce qui est nocif dans ces pratiques, c’est de garantir à une entreprise de ne pas la taxer sur des profits qu’elle localise de manière abusive sur un territoire et qui devraient être taxées ailleurs, dans les pays où les revenus sont générés. »

Tout l’art des cabinets juridiques qui traitent ces questions est « d’exploiter les défaillances du système fiscal international »… et pas seulement, par voie de conséquence, du fait de l’absence d’union fiscale européenne.

En réalité, le positionnement fiscal du Grand duché du Luxembourg était un secret de Polichinelle. Si ce très petit pays européen fondateur est le plus prospère de l’Union, ce n’est pas le fait du hasard. Hier sa prospérité dépendait essentiellement de l’essor de sa sidérurgie (raison pour laquelle Jean Monnet y avait installé la toute première communauté : celle du charbon et de l’acier). Avec le dépérissement de la sidérurgie, il s’est transformé en place financière. Jean-Claude Juncker est aujourd’hui dans le collimateur des médias parce qu’il était premier Ministre quand le transfert d’activité s’est développé. Mais désormais, son seul mandat est d’assurer la marche de l’Union européenne et par voie de conséquence l’harmonisation des régimes de fiscalité. Pas d’union économique et monétaire sans union bancaire et demain sans union budgétaire et fiscale. J-C.J. occupe la fonction qui est la sienne pour résoudre un certain nombre de contradictions fondamentales inhérentes à la diversité des Etats-Nations concernés. Le Luxembourg n’échappe pas à cette règle. J-C.J. sait tout cela et devrai-je dire, nul n’est même mieux placé que lui pour surmonter les contradictions héritées de nos passés nationaux, mais ne nous leurrons pas, le coup qui vient d’être porté à un personnage sensé incarner l’intérêt européen, tombe à un mauvais moment, comme en témoigne la motion de censure déposée le 19 novembre contre la Commission.

Alors que J-C.J. se prépare à réunir 300 milliards d’euros pour donner à l’Union européenne de nouveaux moyens de sortir de l’impasse où elle ne cesse de tourner en rond depuis bientôt deux lustres, les adversaires de l’intégration vont se saisir de l’aubaine pour tenter d’éliminer celui qu’ils considèrent comme un gêneur. S’il s’agissait, en la circonstance, de casser l’élan novateur qu’il voulait donner à la Commission, en fragilisant, d’entrée de jeu, son pilote, on n’aurait pu mieux faire. Il suffit de prendre connaissance de la presse populaire britannique pour, si besoin est, s’en convaincre.

o Au-delà des contentieux qu’elle affronte au quotidien, par la force des choses, la Commission doit, d’autre part, se concentrer - ne l’oublions pas - sur un certain nombre d’objectifs majeurs qui requièrent d’agir à l’échelle du monde, et pas seulement parce que le « tax ruling» doit également être maîtrisé dans le cadre du G20. Je pense, par exemple, en disant cela, à l’accord que nous sommes parvenus à conclure lors du dernier Conseil Européen, le 23 octobre dernier, donnant un cadre d’action commun aux 28 Etats de l’Union en matière de climat et d’énergie, consistant notamment à réduire les émissions de gaz à effet de serre en son sein d’au moins 40% d’ici 2030 par rapport à 1990. Cette obligation se veut contraignante. Certes, il ne s’agit encore que de confirmer des intentions communes. Il est néanmoins significatif que ce positionnement de l’U.E. se soit manifesté, juste avant le prochain grand rendez-vous mondial qui se tiendra en décembre à Lima, en vue d’une nouvelle Convention des Nations Unies sur le climat, afin d’arriver à des conclusions globales qui devraient engager la communauté internationale, à Paris au mois de décembre 2015.

NOVOROSSIA ?

Dans le même temps, le conflit entre Moscou et Kiev a pris un tour décisif, quand, avec le concours et l’appui de la mère-patrie russe, les séparatistes du Donbass ont réussi à défaire les troupes ukrainiennes. Une estimation modérée évalue à plus d’un millier d’hommes ne portant aucun signe distinctif sur leurs uniformes, mais disposant d’armes lourdes, les contingents russes qui ont permis aux rebelles ukrainiens d’emporter la décision, notamment en direction du port de Marioupol sur la mer d’Azov. L’opération dite « antiterroriste » lancée par Kiev au mois d’avril, tournant au vinaigre, le président ukrainien Petro Porochenko préféra demander un cessez-le-feu, le 3 septembre et le conclure effectivement le surlendemain, plutôt que de poursuivre l’opération militaire.

Pourtant, quand on repère cette région du Donbass sur une carte, on observe qu’elle ne représente qu’une faible partie du vaste territoire ukrainien et même de l’Ukraine russophone, avec de très grandes villes, comme Dniepopetrovsk et Karkhiv, restées à l’écart de l’empoignade militaire. Dès lors, on peut se demander pourquoi le gouvernement de Kiev a décidé de mettre un terme à son intervention. Probablement, dirons-nous, parce que le prix à payer pour mener une guerre longue, lui a semblé déraisonnable, la Russie paraissant de son côté décidée à affronter toutes les conséquences de l’épreuve de force, ayant acquis la conviction que l’OTAN n’interviendrait pas militairement.

Le sommet de l’Alliance Atlantique réuni à Newport, au Pays de Galles, les 4 et 5 septembre, a conforté M. Porochenko dans ses certitudes, même quand Barack Obama lançant une série d’avertissements au Kremlin, l’a carrément accusé d’agression, sachant par ailleurs que l’organisation militaire occidentale était confrontée, bien malgré elle, à une conjoncture conflictuelle qu’elle n’avait manifestement pas vu venir. Sortant de sa torpeur, c’est à Newport que l’Alliance s’est décidée à « rénover » sa force d’intervention rapide de 5000 hommes mobilisables dans un délai de 30 à 60 jours pour faire face à toute éventualité.

En clair, les Etats-Unis continueront à assumer les trois quarts de la charge de l’OTAN, en l’absence de tout partenariat européen digne de ce nom, les pays du vieux continent continueront, pour leur part, à afficher des attitudes disparates en matière de défense, malgré l’existence d’une soi-disant PESD dont les concepteurs cogitent les potentialités en vase clos à Bruxelles. Au surplus, les temps ne sont pas favorables à de nouveaux engagements budgétaires en matière militaire et il en sera ainsi tant que nous devrons solder les dégâts causés par six années de crise financière.

Dans ce contexte, les seules vraies armes à la disposition des démocraties occidentales pour freiner les appétences poutiniennes sont donc de nature juridique. Il s’agit, en l’occurrence, des sanctions économiques et financières décrétées à l’encontre de grandes entreprises liées au Kremlin et de personnalités russes ou russophones de haut rang en raison du rôle qu’elles ont été amenées à jouer en Crimée et dans le Donbass minier postsoviétique. Les premières sanctions datent de mars. Elles ont été suivies, à leur tour, de mesures de représailles russes à l’égard des produits agricoles en provenance des Etats-Unis, de l’Union européenne, de la Norvège, du Canada et de l’Australie. Mais, le bras de fer ne s’est pas arrêté là… Une nouvelle vague a frappé au début de septembre les intérêts russes dans les secteurs de la défense et de l’énergie ainsi que de très grandes banques, comme BT Bank, Rossel-Khozbank, Sherbank et diverses personnalités en raison du rôle qu’elles auraient joué dans le conflit : le vice-président de la Fédération de Russie, plusieurs vice-présidents du Conseil de la Fédération de Russie, un vice-président de la Douma, le président international des Cosaques, les principaux responsables des « Républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk, le premier ministre de Crimée…. Etc. Nombre de personnages cités étant considérés comme « proches » du Tsar Poutine. Moscou a menacé de promouvoir, à son tour, une deuxième vague de sanctions, prévoyant entre autres dispositions l’interdiction du survol de la Russie par les compagnies aériennes américaines et européennes

N’oublions pas d’autre part que Moscou dispose pleinement de l’arme du gaz. Le robinet du gaz russe à destination de l’Ukraine a été fermé depuis le mois de Juin dernier en raison des factures impayées de Gazprom et des désaccords sur les tarifs, alors que l’approche de l’hiver et la crise Ukrainienne poussaient les prix à la hausse. Or, l’Ukraine dépend du gaz russe pour près de 60 % de sa consommation. Se sentant concernée, l’Union européenne a offert sa « médiation ». Certes, un accord est intervenu le 30 octobre, grâce à la médiation active du commissaire allemand Gunther Oettinger prévoyant que Kiev devrait payer une partie de sa dette gazière avant le 31 décembre 2014, soit 3,1 milliards de dollars, dont 1,45 avant la fin d’octobre. Par ailleurs, Gazprom aurait accepté de prévoir la livraison de 5,3 milliards de mètres-cubes de gaz au cours du premier semestre 2015 à un prix toujours supérieur à celui qui prévalait avant la crise ukrainienne, mais moindre que celui exigé au début de 2014. La vraie question, est maintenant de savoir si l’Ukraine dont les finances battent de l’aile, est en état de tenir pareils engagements. Dans la balance des rapports de forces entre Moscou et Kiev, les enjeux gaziers ont des incidences majeures et durables.

o Alors que la Crimée a été incorporée d’emblée, après référendum, dans le grand corps de l’Etat russe et que la communauté internationale paraît avoir encaissé le fait accompli, le cas des « républiques populaires » du Donbass n’est pas réglé. Kiev a proposé de leur attribuer un statut spécial, le 16 septembre. Ce statut prévoyait une large autonomie pour les budgets locaux et les autorités judiciaires, à condition que les régions concernées participent aux élections locales prévues dans l’ensemble de l’Ukraine, le 7 décembre, ainsi qu’un usage équivalent pour les langues russe et ukrainienne. Il semble improbable que les russophones du Donbass acceptent telles quelles ces concessions. Dans cet esprit, ils ont fait savoir qu’ils ne participeraient pas aux élections aux dates prévues par les autorités ukrainiennes, mais procéderaient à la désignation de leurs « conseils populaires » selon leur propre calendrier, en l’occurrence le 2 novembre. Pour l’heure, les révoltés du Donbass se sentent donc russes avant tout et veulent rejoindre l’Etat russe au nom d’une « Nouvelle Russie » (Novorossia) encore imaginaire. Vladimir Poutine, lui, accepterait, sans doute, de ne pas remettre en cause l’intégrité de l’Ukraine, mais aux conditions qui lui conviennent. Il n’a manifestement pas digéré notamment le fait d’avoir dû fonder l’Union eurasienne dont il rêvait avec les seuls biélorusses et les kazakhs, les ukrainiens s’étant laissé séduire par les avantages d’un accord d’association incluant une zone de libre-échange avec l’Union européenne, en attendant une encore hypothétique intégration ultérieure dans l’Union elle-même. L’accord entre Bruxelles et Kiev conclu le 27 juin 2014 a été solennellement et conjointement ratifié par le Parlement ukrainien (la Rada) et le Parlement européen, le 16 septembre suivant. Comportant l’unanimité des votants à Kiev, il a été approuvé à une forte majorité par les europarlementaires (535 voix contre 127 et 35 abstentions). Cependant, la pièce maîtresse de l’accord – une zone de libre-échange – n’entrera en vigueur qu’à la fin de l’année 2015, pour tenir compte des nombreuses observations présentées par la partie russe. De laborieuses et difficiles négociations devront donc être encore menées avant qu’on puisse évoquer sérieusement un règlement de paix. Dans le Donbass, canonnades et fusillades rythment toujours sporadiquement le temps, ajoutant des destructions et des morts aux 3600 tués comptabilisés à la mi-octobre depuis l’origine du conflit, le Printemps dernier. Kiev d’ailleurs, vient d’être encore confrontée à une offensive des séparatistes, elle-même à l’origine du grave différend qui oppose le Kremlin à l’Elysée à propos des navires de guerre « Mistral », aux termes d’un contrat de 2011. La France estime, on le sait, que l’action russe dans l’Est de l’Ukraine « contrevenait aux fondements de la sécurité en Europe ».

Les élections législatives qui se sont déroulées sur l’ensemble du territoire ukrainien, hors les régions de Donesk et Louhansk, n’ont fait que creuser le fossé qui sépare les rebelles du reste de la population. Les partis prorusses se sont trouvés partout sur le « reculoire » en Ukraine centrale et occidentale. Le parti communiste favorable aux séparatistes du Donbass a même perdu toute représentation parlementaire. Pour autant, bien des incertitudes demeurent… l’abstentionnisme s’est révélé considérable (47% des inscrits) ; une majorité stable de gouvernement capable d’affronter des défis d’envergure devra se dégager à Kiev ; la lutte contre la corruption et la mise aux pas des oligarques ne pourra pas demeurer dans les limbes ; le règlement (vital pour l’économie) des contentieux avec Gazprom reste latent ; les conséquences de l’accélération de la dégradation économique avec une chute probable du produit intérieur brut en 2014, de l’ordre de 10 %, ne sont pas maîtrisées même si, parallèlement, en Russie une crise se développe avec une chute brutale du rouble. On n’est pas surpris, compte tenu des données précédentes, que le Sommet mondial de Brisbane des 15 et 16 Novembre dont Poutine a snobé la clôture, se soit donc tenu dans une atmosphère aux « relents de guerre froide ».

RADICALISME ISLAMIQUE : LA TACHE D’HUILE

Le Printemps arabe de 2014, dans lequel les chantres de la démocratie occidentale avaient placé tant d’espoirs, avec la chute de despotes (Ben Ali, le prévaricateur tunisien ; Kadhafi, le tyran libyen ; Moubarak, le potentat du Caire) et la tentative de défenestration de Bachar Al-Assad, l’autocrate alaouite de Damas, s’est transformé en sanglant embrouillamini. Dans la plupart des cas de figure, des rives de la Méditerranée, à celles du Tigre, de celles de l’Euphrate aux bords du Golfe Persique, et au-delà dans les profondeurs de l’Afrique noire, voire certaines régions de l’Asie du Sud-est, la vague contestataire a engendré soit de nouvelles dictatures, comme en Egypte, par exemple, soit l’explosion d’un radicalisme islamique d’intensité variée.

LE CALIFAT

C’est le radicalisme islamique s’affirmant sous les formes les plus extrêmes, pratiquant une sorte de religion de la mort et un terrorisme systématique, qui s’est emparé, au début de l’été 2014 sans coup férir de la partie centrale de l’Etat irakien avec la grande ville pétrolière de Mossoul (un million et demi d’habitants) et Tikrit, ville natale de Saddam Hussein. En un temps record en juillet et au début d’août – la force armée d’un prétendu « Etat islamique en Irak et au Levant » a occupé un large territoire courant de Faloudja, à une cinquantaine de kilomètres de Bagdad, aux confins du pays Kurde, sur plus de cinq cent kilomètres de profondeur, à travers les provinces d’Anbar, Ninive, Salaheddine, Antalya. Le cœur du pays sunnite s’est trouvé ainsi contrôlé par les cohortes motorisées d’un certain Abou Bakr-Al Baghadi agitant, sur l’échiquier islamique, le drapeau noir de la conquête du califat et prenant du même coup le relais de Ben Laden, dans la bataille contre l’hérésie chiite, les mécréants du monde occidental et le grand Satan américain. Non seulement, les forces militaires du gouvernement de Bagdad, équipées de neuf par Washington, ont été mises en déroute, en abandonnant leur matériel lourd aux rebelles, mais l’E.I., dans son avancée destructrice, a contraint à l’exil, dans les pires conditions matérielles et sécuritaires des centaines de milliers de chrétiens, de kurdes, de turkmènes, de yazidis (minorité kurdophone qui pratique une religion dérivée du Zoroastrisme dans la Perse ancienne). Toutes les communautés « hérétiques » devaient disparaître de l’Etat islamique, selon sa propre conception des choses.

Mal armés, divisés entre eux en groupes claniques, les Kurdes irakiens ont, cependant, réussi à arrêter l’avance de l’E.I., alors qu’elle menaçait leur propre capitale, la ville d’Erbid. Le Kurdistan irakien peuplé de 3.600.000 habitants, en temps normal, accueillait alors plus de 760.000 réfugiés (non compris les syriens) démunis de tout. Trois facteurs ont permis d’éviter l’effondrement : l’aide humanitaire d’urgence ; l’intervention de l’aviation américaine puis l’armement des Peshmergas sur mandat d’Obama pour soutenir la résistance kurde ; la laborieuse constitution d’un gouvernement de coalition entre Chiites, Sunnites et Kurdes à Bagdad, sous la présidence du chiite Al Abadi.

Stoppée devant Erbid, la vague islamiste a procédé alors à un infléchissement de son parcours vers l’Ouest, en pénétrant profondément en Syrie. L’EI s’est ainsi emparée des principales villes de Syrie septentrionale restées sous le contrôle du gouvernement de Damas - Rakka et Deir Ez-Zor -ainsi que des riches installations pétrolières qui les environnent, agissant en la circonstance, comme il l’avait fait lors de la prise de Mossoul en territoire irakien. Ainsi dès la fin du mois d’août, l’E.I. qui contrôlait déjà 40 % de l’Irak s’était, en outre, emparé d’un tiers du territoire syrien. Les raids aériens américains massifs ont à peine freiné leur élan dynamique. Fin août, Washington a appelé à la constitution d’une coalition antiterroriste « la plus large possible ». Les décapitations barbares de journalistes américains – en l’occurrence James Foley et Michel Sotloff - mises en scène sur vidéo par l’E.I. ont achevé de convaincre Washington qu’il fallait se fixer pour objectif l’élimination du péril engendré entre Tigre et Euphrate par les tenants des mégaviolences et d’un renouveau de fanatisme.

Dans ce contexte, le sommet de l’OTAN réuni à Newport, les 4 et 5 septembre, a confirmé la volonté américaine de susciter un « rassemblement » destiné à affaiblir puis à détruire l’Etat islamique, comme jadis une décision similaire avait été prise pour lutter contre Al-Qaida. Le mouvement terroriste a été assimilé à une « menace significative » devant faire l’objet d’une réponse « globale ». En conséquence, les ministres de la défense des USA, du Canada, du Royaume-Uni, de l’Australie, de l’Allemagne, de l’Italie, de France, de Pologne et Turquie ont décidé, en s’attelant à la tâche, d’inviter les pays du Golfe, la Jordanie et l’Egypte, à rejoindre la coalition. Certains de ces pays du Golfe Persique ont pourtant été fortement soupçonnés d’avoir contribué à armer l’E.I. à ses débuts, au nom de la solidarité sunnite. C’est le cas du Qatar. Mais, par ailleurs, les intérêts stratégiques et financiers des Etats-Unis coïncident largement avec ceux que la rigoriste mais richissime Arabie Saoudite incarne. Quant aux Emirats, à Bahrein, au Koweit, ils constituent des entités qui servent de points d’appui à la flotte américaine dans une région hautement stratégique. Il n’a donc pas été trop difficile de réunir les représentants d’une trentaine d’Etats à Paris, le 15 Septembre, pour jeter les bases du rassemblement souhaité, en la circonstance, par Washington.

Pour autant, la déclaration finale adoptée à l’issue de cette rencontre inter-diplomatique nous a laissés quelque peu sur notre faim, alors qu’il s’agissait pour les participants de s’engager « clairement, loyalement et fortement ». Elle ne souffle mot, en effet, de la Syrie, comme si celle-ci n’était pas également en cause. Elle ne cite même pas explicitement l’E.I. (alias Da’ech), La France et la Turquie tenant à éviter tout ce qui pourrait, même implicitement, sortir l’actuel régime de Damas de son isolement, puisqu’apparemment seuls l’Iran, la Russie et le Hezbollah libanais lui manifestent intérêt.

A noter également, au passage, que la campagne aérienne française contre l’E.I. s’est engagée le 15 septembre dans le seul ciel irakien, avec un nombre encore très modeste d’avions, Dans plusieurs cas, les européens ont limité leur apport à la fourniture d’armes et d’équipements aux combattants kurdes sur le sol irakien (tel est le cas, notamment de l’Allemagne). La guerre a donc gagné rapidement les territoires syriens qui jouxtent la frontière turque. Dès le milieu du mois d’août, on signalait des infiltrations de commandos de « Da’ech » dans les environs d’Alep déjà partiellement encerclée par l’armée de Damas. Seul, le verrou kurde de la ville de Kobané, cité voisine de la frontière, défendue avec acharnement par les milices du PYK (Parti des Kurdes syriens) a permis de tenir en échec les assaillants avec le seul, mais décisif, appui des bombardements aériens américains. Cette bataille s’est déroulée sous les regards indifférents des forces armées turques refusant d’intervenir, malgré les pressions exercées par Washington auprès de son puissant allié régional, membre de l’OTAN dès ses origines.

Malgré l’extension des frappes aériennes de la coalition en Irak et de la seule aviation des Etats-Unis en Syrie, le chef d’état-major américain, le général Martin Dempsey, a évoqué la nécessité éventuelle de « recourir à des troupes au sol, au cas où la stratégie américaine en cours s’avèrerait inopérante ». Nous n’en sommes pas là, Kobané a résisté tout le mois d’Octobre et au-delà, mais l’hypothèse aujourd’hui encore exclue par Obama d’une intervention au sol, reste ouverte dans un avenir indéfini, même si, à toutes fins utiles, 1500 militaires américains ont déjà été envoyés à Bagdad renforcer 1500 autres déjà sur place..

L’ambiguïté turque n’a pas, de son côté, favorisé la crédibilité de la coalition. Le Parlement turc ayant approuvé le 2 Octobre, à une large majorité, un texte autorisant son gouvernement à intervenir militairement contre l’Etat islamique, après avoir laissé transiter par son territoire les milliers de jeunes partis combattre en Irak et en Syrie rejoindre l’E.I. Puis, après avoir refusé obstinément de laisser passer les kurdes de Turquie pour participer à la défense de la ville kurde syrienne de Kobané, Ankara a fini par accepter le libre transit d’un petit nombre de kurdes irakiens également désireux de venir en aide à leurs frères d’armes syriens, bien qu’ils aient, par ailleurs la lourde charge de sécuriser leur propre région d’origine. Il s’agissait, en la circonstance, de 150 hommes disposant de pièces d’artillerie et d’armes antichars. Erdogan a donc fait un geste symbolique de portée politique.

Par ailleurs, les américains ont, pour la première fois, à partir du 20 octobre, largué depuis des avions gros porteurs Hercule, des armes, des munitions, des médicaments, pour soutenir les défenseurs de Kobané. Décision personnellement confirmée téléphoniquement par le président américain à son homologue turc.

A ce stade, Washington peut donc faire une série de constats : l’Alliance avec la Turquie et les régimes arabes du Golfe est frappée de précarité, les pays concernés appartenant à la même mouvance sunnite dominante de l’Islam ; l’Iran s’est élevé contre le réengagement de Washington en Orient ; si les américains déclarent toujours vouloir s’appuyer sur les « opposants modérés » au gouvernement de Damas, déjà divisés entre eux, ceux-ci se trouvent militairement pris en sandwich entre les forces « loyalistes » syriennes et les tenants de l’E.I, sans parler d’autres groupes extrémistes. La crédibilité d’un Irak qui s’efforce de survivre après la débandade de ses troupes équipées et formées par Washington, reste au surplus à démontrer. Il lui faudra reconquérir le terrain perdu au nord et à l’ouest de la grande périphérie de Bagdad. Pour leur part, les alliés européens ont jusqu’ici apporté un concours circonstancié et limité dans tous les cas de figure à l’Irak, mais sans participer aux frappes aériennes en Syrie, alors que la guerre menée par l’E.I. est globale. L’attraction qu’il a exercée sur nombre d’esprits s’explique par « le terrifiant mariage d’une barbarie anachronique et des technologies connectées [1] » dont il s’inspire. Une quinzaine de milliers de djahadistes venus « de l’étranger », dont à peu près trois mille accourus d’Europe, auraient déjà participé à l’aventure, selon un chiffrage de septembre dernier, tandis que le même mois, on décomptait plus de trois millions de réfugiés en Turquie, en Jordanie, au Liban et d’autres pays musulmans en provenance de la seule Syrie.

Certes, le Conseil européen d’octobre a bien parlé de son côté, d’un « engagement global et solidaire » des pays de l’Union européenne, mais il reste un abîme à combler pour passer aux actes et faire la démonstration que la politique extérieure et de sécurité commune de l’U.E. telle que définie par le Traité de Lisbonne, peut encore déboucher sur autre chose que le vide.

L’ARC DE CERCLE DE L’ISLAMISME RADICAL

Un coup d’œil cursif sur les pays peu ou prou confrontés à l’effervescence islamique permet de suivre leur évolution et de tenter de mieux comprendre les avancées d’un mal-être anti-occidental dont elles sont porteuses à des degrés divers.

· A l’exception de la Tunisie qui a tenu le 26 octobre des élections législatives « crédibles » et « transparentes », selon les critères de l’Union européenne, où le rassemblement « laïc » Nida Tounés a emporté la majorité relative contre le parti islamiste Ennahda (83 sièges contre 68 sur 217 à pourvoir), dans les autres pays qui ont vu fleurir le « Printemps arabe » de 2011, l’expérience s’est plutôt mal déroulée. Encore faut-il qu’à Tunis, une majorité de gouvernement stable puisse être dégagée après l’élection d’un nouveau président de la République dans un pays en proie à une crise économique persistante et confronté aux activités de groupuscules extrémistes qui se manifestent encore dans un espace où les frontières sont quasi incontrôlables.

· En Algérie voisine, les zones à sécuriser ne sont pas rares, comme en témoigne la décapitation du français Hervé Gourdel, le 21 septembre, par les « soldats du Califat » dans les montagnes de Kabylie.

· Dans l’autre pays voisin de la Tunisie, le chaos continue d’imprégner l’espace libyen devenu celui de tous les trafics d’armes et de migrants clandestins. Des milices islamistes venant de la grande ville portuaire de Misrata contrôlent la capitale et l’aéroport international de Tripoli depuis le 22 août 2014. Auparavant, les ambassades occidentales avaient fermé leurs portes. Des factions armées se confrontent à Benghazi, principale agglomération de Cyrénaïque, tandis que la chambre des représentants issue des élections tenues le 25 juin dernier (et aussitôt contestées) siégeait à Tobrouk, ville refuge, proche de la frontière égyptienne, et que l’ancien « parlement » provisoire continuait à délibérer parallèlement à Tripoli où un « envoyé spécial » des Nations Unies tente sur place de dénouer l’imbroglio. De plus, l’E.I. aurait implanté une succursale du Khalifat à Derna, sur les rivages de la Cyrénaïque

o Le gouvernement militaire aujourd’hui en place au Caire, quant à lui, souhaite contrecarrer les groupes islamistes parmi lesquels les adeptes d’Ansar Al-Charia en Libye, proches de la mouvance des frères musulmans égyptiens, mais aussi du Hamas palestinien et même du Parti de la justice et du développement, aujourd’hui au pouvoir en Turquie où son leader Recep Tayyip Erdogan, vient de gagner les élections présidentielles, haut la main, dès le premier tour de scrutin. Inversement, la mouvance des Frères musulmans est désormais hors la loi sur les bords du Nil depuis décembre 2013. Jugement confirmé par l’arrêt de la Cour administrative égyptienne en prononçant la dissolution du parti local de la Liberté et de la Justice, en août 2014 et la condamnation du « guide suprême » des Frères à la prison à vie au mois de Septembre suivant. La hiérarchie militaire a orchestré une vaste épuration en Egypte où aujourd’hui une région échappe encore à tout contrôle : celle du Sinaï, victime d’attentats à répétition attribués indifféremment à des groupes djiadistes proches d’Al-Qaida et aux adeptes de l’Etat islamique.

L’ABCÈS PALESTINIEN

Avec la presqu’ile du Sinaï et la bande de Gaza, nous abordons une des régions les plus instables et tumultueuses de la Méditerranée orientale au cœur de laquelle, le foyer conflictuel Judéo-palestinien paraît bien planté dans le paysage depuis la fondation de l’Etat hébreu. Aussi, l’été 2014 n’a pas dérogé à la règle non écrite voulant que dans la région les empoignades sanglantes succèdent répétitivement à des périodes de tension froide. C’est encore une fois ce qui s’est passé l’été dernier avec l’opération militaire « bordure protectrice ». Elle ressemblait à celle qui, aux confins des années 2008 et 2009, portait le nom évocateur de « plomb durci », avec l’alternance des représailles, des trêves, des frappes aériennes, des cessez-le-feu, pour aboutir immanquablement à la multiplication des destructions, des victimes civiles dans des champs de ruines. Cette année, un bilan probablement approximatif s’est traduit par 2700 morts palestiniens et 70 du côté israélien, mais aussi par la destruction de 17.000 immeubles. Plus de 100.000 sans abri ont été également décomptés. Un beau gâchis quand on sait que l’Union européenne a investi des milliards d’euros au fil des ans, dans les territoires palestiniens pour leur permettre de tenir la rampe économiquement et que le coût de la dernière reconstruction de Gaza vient d’être estimé à 6 milliards d’euros…

L’U.E. n’est pas seule à mettre la main à la poche, bien sûr, et cette fois encore les Nations unies, Israël et l’Autorité palestinienne ont conclu un accord pour engager la reconstruction de l’étroite bande territoriale où 1.800.000 Gazaouis survivent tant bien que mal.. Cet accord intervenu le 16 septembre à New-York n’est pas pour autant synonyme de paix. Une seule avancée politique réelle : le Hamas s’est vu contraint de céder une part du pouvoir sans partage qu’il exerçait et d’accepter que l’autorité palestinienne soit désormais directement impliquée dans la surveillance des points de passage entre l’Egypte et Israël. Cependant, les règlements de comptes entre les tenants du Hamas et de l’Autorité présidée par Mahmoud Abbas ont laissé trop de traces pour croire que tant de rancœurs accumulées puissent être déjà surmontées dans une atmosphère de guerre civile. Quant aux européens ils continuent là comme ailleurs à naviguer à l’estime, là comme ailleurs dans les affaires internationales. La Suède, pour sa part, a décidé de reconnaître l’Etat de Palestine, le 30 octobre.

o Au Nord d’Israël, enfin, Beyrouth peut encore donner l’impression d’être pacifique et prospère, mais le Liban se maintient, en fait, en tant qu’Etat dans une position d’équilibre de plus en plus précaire avec un Hezbollah chiite pro-iranien qui fait la loi dans le sud du pays et des sunnites qui tentent de s’imposer au nord, notamment à Tripoli, tandis que des extrémistes de l’E.I. et du Front Al-Nostra se manifestent désormais, de manière sanglante dans les régions frontières proches de Damas, considérant le Liban comme une base arrière naturelle pour mieux en découdre avec le pouvoir syrien. Le fonctionnement normal des institutions est totalement entravé.

Le pays du cèdre n’échappe plus aux conséquences de la guerre régionale qui ravage la Syrie comme en témoigne, en outre, la présence sur le sol libanais d’un million de réfugiés.

LA CONTAGION

Il est temps pour l’Europe largement sécularisée de bien saisir les effets contagieux du radicalisme islamique qui sollicite nos réflexions et, à mon sens, contraint les européens à assumer, là encore, de nouvelles responsabilités solidaires. On observera, en effet, que ce radicalisme a vocation à s’étendre. Ainsi la guerre civile qui déchire le Yémen, au débouché de la péninsule arabique, sur la Mer rouge, concerne entre autres factions, tout autant Al-Qaida que les chiites représentatifs du tiers de la population yéménite. Les Européens ont pensé longtemps qu’il s‘agissait de chasser de Sanaa, la capitale, l’indéboulonnable président-dictateur Abdullah Saleh pour que tout rentre dans l’ordre ; les américains ont cru de leur côté qu’il leur suffisait de balancer des drones sur les rebelles du moment pour s’en débarrasser. Il n’en a rien été jusqu’ici, de vastes zones du Yémen demeurant sous le contrôle d’Al-Qaida, ou d’autres bandes djihadistes.

· En Afghanistan où le gros des troupes américaines s’apprête à plier bagages malgré les élections qui ont porté à la présidence un ex-universitaire américano-afghan, Ashraf Ghani, les talibans continuent à faire régner l’insécurité dans les montagnes face à une armée équipée et entraînée par l’OTAN, mais dont les capacités restent à démontrer. Là, au surplus, n’est pas l’essentiel… Les zones tribales pakistanaises jouxtant les frontières afghanes qui ont traditionnellement servi de réduit pour Al-Qaida, sous la direction de Ben Laden et aujourd’hui de l’égyptien Al-Zawahiri, auraient manifesté en septembre leur « soutien » ou leur « allégeance » à l’Etat Islamique (de Mossoul) tandis que des filières djihadistes recrutent désormais des volontaires pour combattre sous le drapeau noir, non seulement en provenance de l’Afghanistan et du Pakistan, mais aussi de Thaïlande, Malaisie, Singapour et de cette Indonésie devenue la pays musulman le plus peuplé du monde.

· Sur le continent africain, enfin, l’incapacité des autorités maliennes à conclure un accord de paix avec les Touaregs de l’Azawad (MNLA) et confrontées par ailleurs à l’action sans cesse rémanente de l’AQMI (Al-Qaida pour le Maghreb islamique) ou d’autres groupes djihadistes opérant également dans le sud libyen, fait que 3.000 militaires français sont désormais durablement engagés avec l’appui du contingent de la « Minusma » (Mission de l’ONU au Mali), dans l’immense espace sahelo-saharien courant de la Mauritanie aux confins du Tchad, en passant notamment par le Niger et le Mali (opération « Barkhane »)

Ce qui apparemment – malgré la charge supplémentaire qui en résulte pour le budget français déjà mal en point – ne répond pas encore aux exigences de la situation, compte tenu de l’énormité des espaces à couvrir. Pour en donner une idée, il faut savoir que le seul Mali septentrional comprend 2237 kilomètres de frontières avec la Mauritanie, 1374 avec l’Algérie, 820 avec le Niger qui lui-même doit « gérer » également 956 kilomètres de frontières avec l’Algérie et 354 avec la Libye. Le Niger méridional partage aussi près de 1500 kilomètres avec le Nigéria lui-même aux prises avec l’insurrection islamiste de la secte Boko Haram qui, en cinq ans, aurait à son actif une dizaine de milliers de victimes et fait allégeance à «l’Etat islamique » dans les régions fédérées proches du Tchad et du Cameroun.

Par ailleurs, quand on sait que, plus au sud, la République centrafricaine a basculé dans un cercle répressif sanglant opposant chrétiens et musulmans, consécutif à la déliquescence de l’Etat, suscitant, par voie de conséquence, l’intervention de près de 8000 casques bleus et par ailleurs, qu’un pouvoir militaire est intervenu au Burkina Faso, coincé entre le Mali et le Niger, pour s’opposer à la tentative de putsch de son propre président, on mesure la fragilité extrême de la plupart des états de l’Afrique noire francophone.

Deux évidences à retenir pour clore ce chapitre : d’une part, le rôle prééminent d’un radicalisme islamiste, boosté par le surgissement de Da’Ech sur la scène internationale et, d’autre part, l’absence d’une Union européenne qui, en tant que telle, ne se sent concernée qu’à la marge et se refuse à s’engager comme telle au-delà du strict minimum. Par exemple, en lançant l’opération « Triton » pour aider l’Italie qui la pilotera, dans le bassin méditerranéen, « à gérer les frontières extérieures » de l’Union, et porter secours aux migrants en détresse.

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Comme vous le voyez, quand j’évoquais le flot des évènements qui ont affecté ces derniers mois l’Europe et son environnement mondial, je ne forçais pas la note. Il me revient maintenant d’avancer quelques brèves conclusions :

Primo: Il manque à l’Euro un référent politique pérenne pour s’affirmer durablement à l’image du dollar. C’est, à mon sens, la raison première pour laquelle la zone euro peine à retrouver la croissance et fait aujourd’hui figure de lanterne rouge dans la société industrielle occidentale.

Secondo : Ce qui est vrai pour la monnaie l’est aussi de l’Europe considérée comme communauté de citoyens. Les développements monétaires appellent, certes la réalisation d’une Union bancaire d’ailleurs en cours, mais surtout d’une Union budgétaire et fiscale qui reste à venir.

Tertio : Il ne peut y avoir d’Union européenne solidaire et efficiente avec la PESC (politique extérieure et de sécurité commune) telle que nous la pratiquons. Tout le problème est donc d’évoluer en substituant aux procédures d’une PESC platonique une Communauté intégrée, de sécurité, de défense et de politique dite « étrangère ». Là encore, l’existence d’un référent politique qui s’incarne dans la réalité par étapes est une nécessité, étant admis que tous les Etats membres de l’Union n’ont pas nécessairement vocation à en être partie prenante et que, par ailleurs, rien ne bougera si la France et l’Allemagne ne s’engagent pas résolument.

Quarto : Rien ne se fera également sans prise de conscience collective. Les peuples se sentiront concernés s’ils sont motivés après avoir été sérieusement informés de l’importance des enjeux. La France doit s’incarner dans une Europe potentiellement apte à maîtriser les facteurs de conflictualité qui s’accumulent aux confins de notre continent, dans le bassin méditerranéen, au sein du monde oriental et même sur ce continent noir dont la population va passer d’un milliard deux cents millions d’habitants à quatre milliards à la fin du siècle. Pour ne pas parler d’autres terres décisives comme l’Inde et la Chine, à l’échelle du temps et des hommes.

Bref, le contraste est saisissant entre le bond dans l’avenir auquel nolens volens nous nous trouvons confrontés par les mutations en cours et la diffusion des évènements telle qu’elle est relatée par les grandes chaînes de télévision hexagonales captant soir après soir l’attention de millions de français. Le moment est plus que venu d’en prendre conscience.

Jean-Pierre Gouzy

Paris, 20 novembre 2014



[1] Arnaud de la Grange « Le Figaro » 4.09.2014

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